Faire du pain, bâtir une maison, enseigner, faire pousser des tomates, conduire un bus, soigner des animaux de compagnie, vendre des places de cinéma, écrire un poème, installer des composants électroniques ; à première vue ces activités semblent répondre à une fonction bien précise combler les besoins d’une société tout en veillant à assurer un revenu à la personne qui s’y emploie. Et pourtant nous pouvons affirmer que ces activités ne servent à rien. Plus précisément nous pouvons dire qu’à l’heure du règne de la société marchande ces activités deviennent autre chose que leur fonction première. Cette autre chose fait plus que s’ajouter comme une seconde nature, elle devient la nature même de l’activité. C’est à ce moment que l’activité se transforme en travail et acquiert un statut générale dans le procès capitaliste de production de valeur. Le capitalisme est précisément cette non-société qui emploie les individus à des tâches dont l’objet véritable est autre chose que ce qui apparaît de prime abord. En clair, le travail ne sert qu’à la production de valeur, catégorie abstraite, un fétiche fabriqués par les hommes, mais qui mène sa propre existence autonome sans que quiconque ait prise sur sa logique et son développement.

Les activités humaines n’ont pas toujours été du travail. L’interaction de l’homme avec la nature et des hommes entre eux n’a pas toujours comme prétexte le fait de transformer une somme d’argent en plus d’argent. Il s’agit d’un fait relativement nouveau. Dans des sociétés précapitalistes il pouvait arriver qu’elles soient mise au service de catégories fétiches, religieuses ou absurdes, mais jamais il ne s’agissait du modèle pour toute activité et jamais on avait regroupé sous une même dénomination toutes les activités des hommes.

Quelle est la nature du travail dans une société ? quels problèmes pose t’il ? Et pour le moyen âge, on se heurte d’abord à un problème formidable pour l’historien : que peut représenter un mot, une activité, pour lequel l’époque passée n’avait pas de mot ni de concept ? “Travail”, ça n’existe pas.

Le travail a une double nature comme le dit Karl Marx, il est à la fois concret et abstrait et il est double dans un même moment. Dans la même temporalité il est concret, car il produit toujours quelque chose de concret à partir du concret, et il est abstrait dans le même temps car il représente du travail en général, une simple dépense d’énergie et mesurable en durée sur l’échelle du temps abstrait, le temps de l’horloge auquel nous sommes tous soumis. L’aspect abstrait du travail ne crée donc pas de bien ni de service, mais créer une forme sociale qu’on appelle la valeur. La valeur est du temps de travail humain cristallisé sous forme de marchandise, c’est cette catégorie qui permet de mesurer et donc de mettre en place les échanges les marchandises et c’est par là qu’elle devient forme sociale. La valeur n’a rien de naturel c’est un moyen purement social de considérer les produits. La dualité du travail se retrouve dans la marchandise : la valeur d’usage d’un côté et la valeur tout court ou valeur d’échange de l’autre qui représentent respectivement le côté concret et abstrait.

Il apparaît donc que l’activité humaine sous le capitalisme soit plus complexe que ce qu’elle paraît. Elle semble même avoir une forme spécifique qui semble se détourner de ce qu’elle prétend être de prime abord. Cette double nature de la marchandise et du travail qui la produit ne s’exprime pas dans une coexistence pacifique mais comporte une contradiction violente. Le travail abstrait n’est pas la somme des travaux concrets, il n’est pas une abstraction mentale. Une bombe ou un jouet peuvent avoir des valeurs d’usage très différentes mais comme valeur ils sont égaux si le même temps fut nécessaire pour fabriquer les objets en question et leurs composantes. Lorsque la valeur domine la production, c’est-à-dire lorsque les produits prennent habituellement et massivement la forme sociale de marchandises, la production n’est donc plus basée sur la satisfaction des besoins préexistants. Désormais la seule finalité de la production devient la valeur : il s’agit d’obtenir la plus grande quantité possible de valeur et donc d’argent et cela a des conséquences dramatiques car, si le système de production capitaliste a besoin de plus de bombes que de jouets pour créer de la valeur, il le fera, et ça n’est pas une question morale, du fait de soi-disant méchants capitalistes mais bien le résultat de la logique propre à ce système, c’est-à-dire une logique qui dépasse le contrôle des acteurs du système, ici plutôt spectateurs comme le dirait Guy Debord.

Le travail n’est donc pas une constante anthropologique comme nous pouvons l’entendre souvent. Mais nous avons donc bien affaire à une mutation anthropologique, une construction sociale nouvelle qui détermine plus que jamais toute la vie des individus, à une échelle totale. Dans le capitalisme le travail abstrait est devenu le lien social, le but de la société et non plus le moyen en vue d’autres fin. Tout comme la marchandise ne doit pas être confondu avec un bien, pareillement le travail ne doit plus être confondu avec l’activité humaine.

Nous pouvons tous se ressentir dans nos chaires et dans nos têtes l’aliénation et la violence que représente le travail. Cela dit, notre indignation en reste souvent à un stade particulier. Et nous avons parfois tendance à porter nous même la responsabilité de notre malheur. Prendre conscience de la particularité historique de la catégorie du travail, comprendre qu’il s’agit d’une invention de la société marchande permet de transformer cette indignation en possibilité d’agir et de transformer notre rapport au monde. En clair, se réapproprier nos existences.