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Le rapport de l’Anses, publié le 25 mars, sur la surexposition des Français au cadmium conclut que le bio est « potentiellement tout aussi impacté que l’agriculture conventionnelle ». Or des études scientifiques suggèrent le contraire. La Fédération nationale de l’agriculture biologique déplore des « erreurs factuelles ».

« C’est vrai que les produits bio sont aussi contaminés par le cadmium que les autres ? » Depuis la publication, mercredi 25 mars, du rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur la surexposition des Français au cadmium par l’alimentation, la question revient dans les repas de famille, dans les conversations à la cantine, à la caisse des magasins.

L’agriculture biologique est « potentiellement tout aussi impactée que l’agriculture conventionnelle par la présence de cadmium », assure en effet l’Anses. Une conclusion qui s’appuie sur des « erreurs factuelles », selon la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB), qui demande à l’agence qu’elle « rectifie rapidement les éléments problématiques » de son expertise. Le Monde a également identifié des données favorables à l’agriculture biologique du point de vue de l’exposition des consommateurs au cadmium, qui ont été ignorées par l’agence. Depuis plusieurs mois, l’Anses est mise sous une intense pression politique du ministère de l’agriculture, l’une de ses tutelles.

Un certain embarras Cancérogène avéré, le cadmium est soupçonné de favoriser certains cancers (pancréas, sein, etc.), particulièrement en France où l’incidence de ces maladies est parmi les plus élevées au monde, et où les niveaux d’imprégnation de la population sont trois à quatre fois supérieurs à ceux de la plupart des autres pays européens. Ce métal lourd joue, en outre, un rôle avéré dans l’ostéoporose et pourrait être responsable d’autres effets sanitaires.

L’Anses enjoint aux pouvoirs publics d’abaisser les seuils tolérés de cadmium dans les engrais phosphatés – en particulier en provenance du Maroc –, principaux responsables de la situation actuelle. L’agence invite aussi les Français à réduire leur consommation de produits à base de blé (pains, pâtes, céréales du petit déjeuner) ou encore de pommes de terre, particulièrement contaminés.

L’agence recommande-t-elle également aux Français de s’orienter vers le bio ? Dans sa communication au public, l’Anses aborde le sujet mais le contourne avec un certain embarras. « Les aliments issus de l’agriculture biologique sont-ils moins contaminés par le cadmium ? », interroge l’agence dans sa « foire aux questions ». A quoi elle se contente de répondre : « Les aliments issus de l’agriculture biologique peuvent également contenir du cadmium. » Dans son communiqué, l’Anses explique que « certaines matières fertilisantes autorisées en agriculture biologique, comme des engrais minéraux phosphatés », peuvent contenir le métal toxique.

Ce phosphate minier, théoriquement autorisé pour fertiliser les parcelles conduites en agriculture bio sous forme brute, est-il aussi contaminé que les engrais phosphatés de synthèse, cause majeure de l’excès de cadmium dans les sols français ? « Non seulement l’agence n’a pas pris en compte les travaux récents qui montrent que les agriculteurs bio utilisent peu, voire pas de phosphate minier, mais en plus le règlement bio impose déjà le respect de seuils plus exigeants qu’en conventionnel », proteste la FNAB.

Le cahier des charges de l’agriculture biologique est en effet aligné sur la limite de 60 mg/kg de cadmium de la réglementation européenne, contre les 90 mg/kg en vigueur en France pour le conventionnel.

Surtout, dans son expertise, l’Anses indique que « le phosphate naturel est utilisé dans de nombreuses exploitations en agriculture biologique ». Or, une étude baptisée « Phosphobio » à laquelle Le Monde a eu accès conclut le contraire dans ses résultats préliminaires. Conduite par Arvalis, l’institut technique des grandes cultures françaises, elle a consisté à observer les pratiques de fertilisation des sols menées sur 175 parcelles entre 2017 et 2021 : sur 866 situations documentées, une seule a employé du phosphate naturel. Ce dernier ne semble donc quasiment pas utilisé par les agriculteurs bio français. « Identifier les leviers » Interrogée, l’Anses explique que son rapport « ne visait pas une comparaison des pratiques spécifiques en agriculture biologique et conventionnelle, mais à identifier les leviers en agriculture pour maîtriser durablement la pollution diffuse en cadmium ». Le cas du bio est pourtant bel et bien traité dans le rapport de l’agence, à la page 236, mais les travaux cités pour étayer l’usage de phosphates dans ces exploitations ne contiennent aucune donnée française – comme celle offerte par l’étude Phosphobio.

L’Anses ajoute que « certaines informations sur la qualité du sol ne sont pas nécessairement connues par les agriculteurs : le fond géochimique naturel, certaines pollutions anciennes… » En l’espèce, le juge de paix est le résultat de l’analyse de la concentration en cadmium dans les récoltes ou les produits de consommation. Dans son rapport, l’Anses cite une étude de synthèse de 2017, qui juge « probable » une teneur plus faible de cadmium dans les céréales issues de l’agriculture biologique, mais ce point n’apparaît pas dans la communication publique de l’agence. Pourquoi ? L’Anses précise que le dernier volet de son « étude d’alimentation totale », publiée en février, ne permet pas de conclure sur ce point, « les tests statistiques [n’étant] pas convergents ». D’autres travaux récents américains et marocains, respectivement publiés en 2018 et 2025, vont néanmoins dans le sens d’une moindre contamination du bio, mais ils n’ont là encore pas été pris en compte par l’agence, qui dit vouloir se fonder sur des données françaises. Une explication qui ne convainc guère, plusieurs travaux de synthèse cités par ailleurs dans le rapport n’incluant pas non plus de données nationales.

L’une des deux études non prises en compte, celle conduite aux Etats-Unis, a mesuré les taux de cadmium de cinq légumes en fonction du mode de culture. Pour quatre d’entre eux (tomate, pomme de terre, oignon, carotte), les teneurs en cadmium sont deux à quatre fois inférieures en agriculture bio, par rapport au conventionnel. Seule la laitue montre une relation inverse. Cela peut concerner d’ailleurs d’autres produits, comme le chocolat. Selon une série d’analyses publiées en juin 2025 par Que choisir, le chocolat labellisé bio est en effet, en moyenne, plus contaminé que le conventionnel, les exploitations de cacao biologiques étant souvent localisées en Amérique centrale, où les sols sont naturellement plus chargés en cadmium qu’en Afrique, par exemple.

Outre quelques exceptions, les éléments disponibles pointent globalement dans la même direction. « Les méta-analyses de données publiées montrent qu’en moyenne, toutes études et toutes cultures confondues, les concentrations en cadmium sont significativement plus faibles dans les cultures biologiques que conventionnelles, mais avec une très grande variabilité entre les études », souligne l’agronome Carlo Leifert, professeur à la Southern Cross University (Australie), l’un des chercheurs qui a le plus publié sur le sujet.

Pour la FNAB, présenter l’agriculture biologique comme « potentiellement tout aussi impactée » par le cadmium occulte aussi la dimension systémique du problème. « Une fois que le cadmium est introduit dans les systèmes agricoles par le biais des engrais phosphatés contaminés, il y reste, dit-on à la FNAB. Or si elle peut en être victime par le biais de sols ou de matière organique contaminés, l’agriculture bio n’ajoute pas de cadmium dans le système : laisser penser que bio et conventionnel seraient identiques est erroné. » Stéphane Foucart et Stéphane Mandard