La maison n’a pas été bâtie par le propriétaire ; elle a été construite, décorée, tapissée par des centaines de travailleurs que la faim a poussé dans les chantiers, que le besoin de vivre a réduits à accepter un salaire rogné.
L’argent dépensé par le prétendu propriétaire n’était pas un produit de son propre travail. Il l’avait accumulé, comme toutes les richesses, en payant aux travailleurs les deux tiers, ou la moitié seulement, de ce qui leur était dû.
Enfin — et c’est surtout ici que l’énormité saute aux yeux — la maison doit sa valeur actuelle au profit que le propriétaire pourra en tirer. Or, ce profit sera dû à cette circonstance que la maison est bâtie dans une ville pavée, éclairée au gaz, en communication régulière avec d’autres villes, et réunissant dans son sein des établissements d’industrie, de commerce, de science, d’art ; que cette ville est ornée de ponts, de quais, de monuments d’architecture.
La valeur d’une maison dans certains quartiers de Paris est d’un million, non pas qu’elle contienne pour un million de travail dans ses murs ; mais parce qu’elle est à Paris ; parce que, depuis des siècles, les ouvriers, les artistes, les penseurs, les savants et les littérateurs ont contribué à faire de Paris ce qu’il est aujourd’hui : un centre industriel, commercial, politique, artistique et scientifique ; parce qu’il a un passé ; parce que ses rues sont connues, grâce à la littérature, en province comme à l’étranger ; parce qu’il est un produit du travail de dix-huit siècles, d’une cinquantaine de générations de toute la nation française.
Qui donc a le droit de s’approprier la plus infime partie de ce terrain ou le dernier des bâtiments, sans commettre une criante injustice ?
Pierre Kropotkine, La conquête du pain, 1892
Je trouve ça vachement gauchiste comme vision. /s
C’était une vision assez universelle de la propriété immobilière jusqu’au milieu du XXème. On la voyait comme un reliquat de la monarchie, un héritage injuste qu’il fallait arracher aux nobles (pour que les bourgeois s’en emparent bien entendu, ce qu’ils ont fait).
Le Georgisme plaisait à gauche comme à droite, même ce batard de Churchill était georgiste. Tous les économistes sérieux, de Ricardo à Mill en passant par Adam Smith trouvaient que c’était hyper néfaste de laisser les gens investir dans l’immobilier, même le plus droitard des droitards, le papa du néolibéralisme Milton Friedman, qui a tenu ces propos :
the least bad tax is the property tax on the unimproved value of land, the Henry George argument of many, many years ago
C’est dommage que de nos jours on ait autant normalisé la propriété immobilière en tant qu’investissement, que ça soit devenu une critique reléguée à l’extrême gauche qui nous fait passer pour des fous du bus.


