Le philistin qui se retire dans sa vie privée, qui se consacre exclusivement à sa famille et à sa carrière : tel fut le dernier produit, déjà dégénéré, de la croyance bourgeoise au primat de l’intérêt privé. Le philistin est un bourgeois coupé de sa propre classe, un individu atomisé, produit de l’effondrement de la classe bourgeoise elle-même. L’homme de masse, que Himmler conditionna pour lui faire commettre les crimes de masse les plus monstrueux de l’histoire, ressemblait au philistin plutôt qu’à l’homme de la populace ; il était le bourgeois qui, dans les décombres de son univers, se souciait avant tout de sa sécurité personnelle, prêt à tout sacrifier - croyance, honneur, dignité - à la moindre provocation. Rien ne s’avéra plus facile à détruire que l’intimité et la moralité privée de gens qui ne pensaient qu’à sauvegarder leur vie privée. Après quelques années de pouvoir et de mise au pas systématique, les nazis pouvaient proclamer avec raison : "La seule personne qui soit encore un individu privé en Allemagne, c’est celui qui dort. "

