Ce dont le NKVD rêvait, les réseaux sociaux l’ont fait (Hannah Arend, le système totalitaire) :

L’Okhrana, prédécesseur tsariste de la Guépéou, avait, dit-on, inventé un système d’enquête : chaque suspect était inscrit sur une grande carte au centre de laquelle figurait son nom entouré de rouge ; ses amis poli­tiques étaient désignés par des cercles rouges plus petits et ses connais­sances non politiques par des cercles verts ; des cercles bruns indi­quaient les personnes qui étaient en contact avec les amis du suspect mais qui n’étaient pas connues de lui personnellement ; les recoupe­ments entre les amis du suspect, politiques et non politiques d’une part et, d’autre part, les amis de ses amis, étaient indiqués par des lignes joi­gnant les cercles respectifs.

Manifestement cette méthode n’a d’autres limites que la dimension des cartes ; de plus, théoriquement, une seule gigantesque feuille montrerait les relations et le recoupe­ment des relations de la population tout entière. Or, tel est précisément le but utopique de la police secrète totalitaire.

Celle-ci a abandonné le vieux rêve traditionnel de la police que le détecteur de mensonges est encore censé pouvoir réaliser : elle n’essaie plus de découvrir qui est qui ou qui pense quoi. […] Ce vieux rêve suffisamment terri­fiant, a, depuis des temps immémoriaux, invariablement engendré la torture et les plus abominables cruautés. Il n’avait qu’une chose pour lui : il demandait l’impossible. Le rêve moderne de la police totalitaire, avec ses techniques modernes, est incomparablement plus terrible.

Maintenant, la police rêve qu’un seul coup d’œil à la gigantesque carte sur le mur du bureau suffise pour établir, à n’importe quel moment, qui est lié à qui, et à quel degré d’intimité ; en théorie, ce rêve n’est pas irréalisable, même si son exécution technique présente inévitablement quelques difficultés.[…]

Dans les pays totalitaires, tous les lieux de détention dirigés par la police sont faits pour être de véritables oubliettes où les gens glissent par accident, sans laisser derrière eux ces signes d’une existence révo­lue que sont ordinairement un corps et une tombe. Au regard de cette invention toute nouvelle pour se défaire des gens, la vieille méthode du meurtre, politique ou criminel, est assurément inefficace. Le meur­trier laisse un cadavre derrière lui et, même s’il essaie d’effacer les traces de sa propre identité, il n’a pas le pouvoir d’extirper celle de sa victime de la mémoire du monde survivant. La police secrète opère au contraire le miracle de faire en sorte que la victime n’ait jamais existé du tout.

  • LukOPM
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    7 months ago

    Je me dis que dans le monde moderne où tout le monde est sur internet et les réseaux sociaux, le totalitarisme et son besoin de faire rentrer la réalité dans le fantasme a plus que des moyens de surveillance colossaux. Elle a le moyen d’écrire la réalité. Ce n’était pas vraiment possible dans les années 30 mais tout à fait à portée aujourd’hui d’un pouvoir totalitaire, surtout s’il est américain.

    Imaginons que le pouvoir décide que l’ennemi objectif qu’il s’est donné (“les wokes” par exemple) soit un ramassis de pédophiles, alors il dispose de tous les moyens nécessaires pour faire de cette fiction une réalité.

    Il sait lister les individus appartenant à la catégorie et il peut générer des échanges de messages, de médias ou de transactions financières prouvant qu’ils sont ce qu’ils sont censés être. Le concentration des médias et des services leur permet de créer une réalité alternative. Même si personne n’y croit plus, ils détruisent la réalité, délivrent le monde où plus personne ne croit en rien et où donc tout est possible dont parle Arendt.